samedi 3 septembre 2011

Le moment de la nomination des enfants

Aujourd'hui il est communément admis que les garçons reçoivent leur nom lors de leur circoncision. Mais en a-t-il toujours été ainsi ? Et quand procède-t-on à la nomination d'une fille ?

La Torah ne donne aucun détail sur le moment auquel les enfants étaient nommés, cependant une lecture simple du texte semble indiquer que les enfants (garçons et filles) étaient nommés à la naissance ou du moins très rapidement après. En tout cas rien ne laisse penser qu'on attendait la circoncision (pour les garçons) ou une date particulière (pour les filles).
Ainsi, Avraham nomme Itshak avant sa circoncision (Berechit 21,4).
Encore plus fort, à la naissance de Binyamin (Berechit 35,18 ). Rahel Iménou, mourante, a le temps de nommer son fils avant de rendre son dernier souffle.
De même lorsque Tamar accouche de jumeaux (Berechit 38,27), le premier est nommé avant même que le second ne sorte !
Concernant les filles, par exemple Dina (Berechit 30,21), le texte (pchat) laisse supposer qu'il n'y avait pas d'attente mais rien ne prouve cela.

Le Talmud, étonnamment, ne donne aucune indication claire à ce sujet. 

Nous avons bien un texte datant de cette époque qui semble signaler que l'on nommait en Israel les garçons lors de leur circoncision, mais ce texte n'est absolument pas reconnu par nous, car il vient des Evangiles (Luc 1,59). Tout au plus pouvons-nous peut-être en prendre une information historique.

A part cela, la Guemara (notamment Sanhedrin 32b) nous parle bien d'une Chavoua Haben, "semaine du garçon", qui fait référence à une fête donnée une semaine après la naissance. Rachi dit que c'est la brit milah.
Le Ramban n'est pas du tout d'accord. Il dispose d'une édition de Masse'het Sema'hot (que Rachi n'avait probablement pas) dans laquelle il est fait mention d'une Chavoua Habat (semaine de la fille). La fille n'ayant pas de circoncision, il en déduit que Chavoua Haben ne désigne pas la brit milah. De plus, la circoncision à lieu le huitième jour et pas le septième. 
Il est donc fort probable que cette cérémonie désigne autre chose que la circoncision, et l'explications la plus vraisemblable est qu'il s'agirait en fait la nomination de l'enfant.

Au début du Moyen-Age, les Pirké Derabbi Eliezer (48), nous donnent l'information suivante : Moché Rabbénou avait été nommé Yekoutiel à sa circoncision. Il y aurait donc déjà eu une habitude de donner un nom à la circoncision, et cela remonterait au temps de Moché Rabbénou !

En Irak, il existe une coutume appelée Shisha ("sixième"). Le soir du sixième jour après la naissance (donc halakhiquement le septième jour), une fête est donnée en l'honneur des nouveaux nés, filles comme garçons. Au cours de cette fêtes, les filles sont nommées, alors que les garçons attendent le sur-lendemain (le matin du huitième jour) pour recevoir le nom. Cette coutume serait un héritage des Chavoua Haben et Chavoua Habat mentionnées dans la Guemara.

En Allemagne, la coutume du Hollekreisch est documentée depuis plus de 900 ans. Elle se déroule un mois (30 jours ou 4 Chabbatot) après la naissance, après le déjeuner de Chabbat. Le bébé est habillé (les garçons avec un tallit) et le livre de Vayikra est placé dans le berceau. Des petits enfants (de 6 à 12 ans) se mettent cercle autour du berceau, lisent des passages de la Torah puis le soulèvent trois fois en criant en : 
"Hollekreisch ! Comment s'appelle cet enfant ? Untel, Untel, Untel !". Les enfants recevaient ensuite des friandises. A cette occasion, un nom séculier était donné au bébé. Pour les garçons, il venait en plus du nom juif donné à la circoncision ; pour les filles, il était parfois accompagné d'un nom juif. L'origine du nom Hollekreisch est incertaine. Selon certains avis, cela viendrait d'une légende germanique dans laquelle un démon, Holle, venait s'en prendre aux bébés. "Kreisch" signifiant en allemand "cri", on criait pour éloigner cet esprit malfaisant. Selon d'autres avis, Holle viendrait de 'Hol ("profane") en référence au nom séculier donné à cette occasion. Enfin il se pourrait que cette expression vienne du français "haut la crèche", par rapport au berceau que l'on soulève. L'un n'exclut pas l'autre et les Yekke d'antan maniaient probablement déjà le jeu de mot avec habileté. Après le Moyen-Age, cette coutume a progressivement été abandonnée dans les grandes villes, où les garçons n'avaient plus que la brit milah, et les filles une nomination minimaliste, et parfois pas de cérémonie du tout. Elle s'est poursuivie dans les campagnes (probablement parce que les superstitions y jouent un rôle plus important) jusqu'à la Shoah. Il semblerait néanmoins qu'à Strasbourg, certains l'aient encore faite dans les années 1950.

Il est intéressant de noter qu'aucun grand décisionnaire n'ait jugé utile de se prononcer au sujet du moment auquel donner un nom. La raison est peut-être que la coutume de donner le nom aux garçons à la brit milah est unanimement reconnue et acceptée, elle n'appelle donc pas de psak. La nomination des filles étant purement coutumière et n'ayant aucune incidence halakhique, ils n'ont peut-être pas non plus juté utile de s'exprimer dessus.

Malgré l'absence de sources écrites, le fait que l'habitude de donner le nom (juif) aux garçon lors de la circoncision soit répandue partout dans le monde laisse de toutes façons supposer qu'elle est très ancienne, et qu'elle précède probablement l'exil.
Pour les filles, les coutumes sont beaucoup plus variées, ce qui suggère une mise en place beaucoup plus tardive. Il existe ainsi une impressionnante diversité d'usages répertoriés :

1) Le jour de la naissance
2) La première lecture de la Torah après la naissance
3) La première fois où la mère va à la synagogue
4) Le chabbat qui suit la naissance
5) Le soir après le sixième jour
6) Le septième jour
7) Le huitième jour
8) Le deuxième chabbat après la naissance
9) N'importe quel jour pendant la deuxième semaine
10) N'importe quel jour pendant le premier mois
11) Le treizième jour
12) Le quatorzième jour
13) Le dix-huitième jour
14) Le Roch Hodech suivant la naissance
15) Le quatrième chabbat
16) Le trentième jour
17) N'importe quel jour pendant la première année
18) A 1 an
19) A 3 ans
20) A 5 ans

Dans l'ensemble on note la tendance suivante : dans les pays où la mortalité infantile est la plus faible, on procède à la nomination plus tôt. La date de la nomination est également influencée par la pratique des non-juifs.
Au sud du Maghreb, où l'on trouve les coutumes les plus tardives (3-5 ans), on utilisait parfois un nom négatif ("mocheté", "déchet") provisoirement jusqu'à la nomination pour conjurer le mauvais oeil. On peut également signaler qu'en Europe, la coutume est le plus souvent de donner le nom juif aux filles à la synagogue, au cours d'un michebera'h après la lecture de la Torah alors qu'en Afrique du Nord et au Moyen Orient il est plus répandu de faire une cérémonie à la maison.
Dans certaines communautés, la cérémonie de nomination d'une fille est suivie d'un kidouch, dans d'autres d'une grande fête, appelée Zeved Habat ou Simhat Bat, semblable par son importance à une brit milah, alors certains ne font rien de plus que l'annonce du nom. Il y en a qui ont aussi l'habitude de réciter à cette occasion des passages de Chir Hachirim ou le Tehilim 119 avec les lettres composant le nom de l'enfant, ou de le faire bénir par des Cohanim.
Les choix du nom, et les coutumes qui s'y réfèrent feront l'objet d'un prochain article.




1 commentaire:

  1. L'Hollekreisch existe encore ici à Strasbourg! :-)

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