jeudi 4 août 2011

Discrimination chez les haredim

Récemment, j’ai eu l’opportunité de rencontrer un monsieur très intéressant. Ce monsieur est rabbin, haredi, israelien. Il fait de la politique, au niveau régional, et son combat est le suivant : il lutte contre les discriminations dans le monde haredi.

Concrètement, il accompagne les olim et les nouveaux venus dans sa région, il les aide notamment à trouver un logement et des écoles pour leurs enfants, un travail pour l’épouse et, si nécessaire (cas rare mais de plus en plus fréquent), pour le mari. Et c’est dans ce cadre qu’il a constaté que certains groupes de personnes étaient victimes de discriminations.

Avertissement : il m’est parfois reproché de faire, tels les explorateurs, du lachon hara sur Erets Israel et de décourager l’alya. Hachem ichmor, jamais de telles pensées ne m’ont traversé l’esprit. Israel a ses qualités et ses défauts, mais c’est notre terre, notre refuge et la meilleure destination pour tous les juifs qui ne se sentent pas à leur place en houts laarets, quelle que soit la raison.

Avant toutes choses, il y a certaines choses qu’il faut savoir sur le monde haredi israelien. Par exemple, pour acheter un appartement dans certains quartiers ou certaines villes haredites, il faut une “autorisation”, délivrée par un comité officieux (et complètement illégal) qui veillera à ce que le candidat remplisse toutes les caractéristiques ethniques et religieuses souhaitées. Sans cela, la vente ne se concluera pas, sous un prétexte quelconque. Quand ce n’est pas l’exclusion pure et simple de ceux qui ne correspondent pas aux souhaits de ceux qui dirigent, de fait, la ville ou le quartier (un sorte d’état dans l’état) il y a des quotas, pour faire en sorte de préserver l’identité du voisinage et d’éviter d’y fare venir des “brebis galeuses”. Il en est de même dans les écoles les plus prestigieuses : les élèves et leurs parents font l’objet d’une enquête, parfois d’une profondeur surprenante.
Beaucoup de gens sont horrifiés d’apprendre que de telles pratiques ont cours. Pour ma part je comprends tout à fait les revendications de ces minorités qui craignent pour leur identité et je suis prêt à admettre en le principe. Le problème est, d’une part, la forme, qui ne laisse la place à absolument aucune transparence, et d’autre part les critères retenus, parfois totalement arbitraires. Il y a ainsi des groupes entiers de personnes qui se voient refuser un logement ou l’accès à une école uniquement parce qu’ils n’ont pas la bonne origine malgré une pratique religieuse rigoureuse. Bref, le “délit de sale gueule” est monnaie courante.

Il y a parmi les victimes, et cela ne suprendra hélas personne, les séfarades, ou plutôt, serait-il plus précis de dire, les non-ashkénazes, car parmi leurs rangs on compte aussi des yéménites, perses, éthiopiens, indiens et tant d’autres...
On le sait depuis longtemps : même si ces non-ashkenazes s’engagent à adopter le “package haredi” à la lituanienne (avec perruque et chapeau noir) ; même s’ils ont sacrifié leurs propres coutumes et leur mode de vie ancestral, ils ont énormément de mal à se faire accepter dans le très fermé monde haredi classique.
Un deuxième groupe discriminé est celui des baalei techouva. Grâce à D.ieu, il y a de grands mouvements de techouva en Israel. Dans les milieux laiques ou traditionnalistes, des jeunes (et moins jeunes !) en recherche de spirtualité trouvent leur chemin dans la pratique du judaïsme. Chaque année, des dizaines de milliers d’israeliens se mettent tout à coup à manger cacher et à faire chabbat. On construit des synagogues dans certains kiboutsim qui furent jadis des bastions de la laïcité, on y enseigne la Torah, on ouvre des restaurants cachers là où personne ne se serait attendu à en trouver. Parmi tous ces baalei techouva, certains veulent aller “jusqu’au bout” et entrer dans le monde haredi. Mais alors que d’un coté on les encourage à faire plus, de l’autre, une fois qu’ils ont franchi le pas, ils se heurtent à un mur. Pour des raisons la plupart du temps complètement infondées, les baalei techouva ont mauvaise réputation. Ce n’est bien sur pas le cas de tout le monde, la plupart des haredim sont heureux de voir ce mouvement de retour et ils l’accueillent à bras ouverts. Mais certaines franges de la population haredite ont peur de ces juifs du retour, comme s’ils risquaient de “replonger” et d’entraîner les leurs dans leur chute. Sans aller jusqu’à dire que ce n’est jamais arrivé, il est totalement injuste de mettre au ban de la société tous les baalei techouva à cause de quelques cas isolés (cas qui existent aussi chez les haredim de naissance d’ailleurs) ! On constate même dans certains quartiers des groupes “anti-techouva”, qui préfèreraient que les non-religieux le restent et qui protestent contre les organisme de kirouv. C’est un comble !
Un troisième groupe discriminé est celui des hassidim de Loubavitch et de Braslav. Pourquoi ? Je vois au moins deux raisons à cela : d’une part, ce sont des mouvement très impliqués dans le kirouv, ils comptent donc de nombreux baalei techouva parmi eux, et ceux-ci suscitent une certaine méfiance comme on l’a vu plus haut. D’autre part, il y a dans ces mouvements des factions ayant une attitude plus que discutable aux yeux de la majorité haredite : messianisme, voire idôlatrie ou déification de leur leader. Mais de nouveau, la majorité est pénalisée par l’attitude d’une minorité.
Enfin, sont mal vus les hommes qui travaillent. On ne compte pas ici ceux travaillant dans le kodech (enseignants, chohatim ou sofrim par exemple) mais ceux qui travaillent tout simplement dans la société civile. Si cela me paraît tout à fait normal (comme ça l’est pour la plupart des juifs européens, aussi orthodoxes soient-ils), dans le monde haredi israelien, cela reste mal vu. Un homme qui ne se consacre pas uniquement à l’étude n’est pas vu comme un haredi digne de ce nom. Par la force des choses, cette attitude tend tout doucement à s’assouplir, car le modèle du “tout le monde à l’étude” à ses limites. Après la Shoah, il était important de mettre le plus de personnes possible à l’étude, mais maintenant il faut bien le reconnaître : non seulement tout le monde n’est pas fait pour cela, mais ce système ne pourra plus s’auto-financer très longtemps. Vivre simplement et sans superflu, c’est une chose, vivre dans la pauvreté en manquant de l’essentiel, c’en est une autre, et cela ne peut pas être un idéal. Ainsi, petit à petit, des écoles professionnelles pour hommes haredim bourgeonnent timidement, mais il y a encore du chemin à faire, beaucoup de chemin pour que cela entre réellement dans les mentalités. En attendant, l’homme qui subvient aux besoins de sa famille reste stigmatisé.

Nous avons donc des groupes de personnes, irréprochables dans leur morale et dans leur pratique religieuse, pleines de bonne volonté, qui souhaitent s’intégrer dans le monde haredi et qui sont rejetées.


Le rabbin dans je parlais au début de l’article m’a ainsi parlé d’une famille, originaire d’Afrique du Nord, ayant fait techouva par l’intermédiaire des Loubavitch (ce qui leur fait au moins 3 “tares”). Ils souhaitaient s’installer dans petite ville haredite à quelques kilomètres de Jérusalem. Ils ont mis 10 ans avant de recevoir l’”autorisation” d’acheter un appartement. Pendant ce temps d’attente, ils étaient observés, photographiés, interrogés... On venait par exemple chez eux mesurer la distance entre les lits. On a plusieurs fois remis en question leur pratique religieuse, répandu des rumeurs. Mais après 10 ans, et grâce à l’appui de plusieurs rabbins qui se sont portés garants, ils ont enfin pu s’installer là où ils souhaitaient.


Ce même rabbin s’occupe en ce moment (août 2011) de jeunes filles qui cherchent un école haredite pour la rentrée prochaine dans sa région. Le système public n’étant pas adapté à leur mode de vie, il faut qu’elles intègrent des écoles privées. Des écoles, il y en a. De la place, il y en a. Mais les écoles privées ont “une réputation à conserver” et en acceptant ces jeunes filles, au cursus pourtant irréprochables, elles risqueraient d’entacher leur prestige. Des rabbins ont beau intervenir et se porter garants pour soutenir, une par une, les candidatures de ces jeunes filles, rien n’y fait, il reste près de quarante dossiers refusés sans raison valable. A force d’insister, parfois un place se libère, mais que feront toutes celles qui n’ont pas d’école où aller ?


Ce triste tableau n'est évidemment que l’instantané d’une période de transition, qui ne saurait durer. Personne ne sait comment les choses vont évoluer exactement, mais on peut imaginer que d’ici une génération, il n’y aura plus un unique “monde haredi” en Israel comme cela a été le cas durant la plupart du XXe siècle. Au niveau politique par exemple, la séparation de l’Agoudat Israel et de Degel Hatorah, puis l’emergence du Shass reflètent une réalité : le monde haredi est loin d’être homogène. A terme, on peut donc imaginer qu’il y aura plusieurs sociétés haredites distinctes, du moins à petite échelle, avec chacune ses quartiers et ses écoles. Cela se fera petit à petit ; il faut du temps pour mettre de tels projets en place. Certains, partisans de l’unité à tout prix regretteront cette fragmentation. Mais la réalité du terrain montre qu’elle est nécessaire. Distinction ne veut pas dire combat les uns contre les autres !  L’essentiel pour leur avenir est que les diverses mouvances haredites restent alliées au niveau politique national, mais surtout qu’il y ait un RESPECT réciproque entre les orthodoxes de tous bords. C’est, je crois, ce qui manque le plus aujourd’hui...

Un Juif orthodoxe yéménite © Dudi Braun

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